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Biographie > (D)älek Empire

Le groupe Dälek est composé de deux personnes : Dälek au micro et The Oktopus à la production. Déjà pour son premier album, Negro Necro Nekros sorti en 1998 chez Ipecac (comme toutes leurs productions d'ailleurs), Dälek connait un succès critique grâce à une mixture savamment orchestrée faite d'éléments musicaux venus d'horizons divers. Le groupe cite en effet autant Aphex twin, que Massive Attack, My Bloody Valentine, le Velvet Underground et le Wu Tang Clan, rendant la démarche et le résultat d'une singularité à toute épreuve des balles. Son second album nommé From Filthy Tongue Of Gods And Griots, qui voit le jour 4 ans plus tard, confirme ce statut d'outsider carnassier du hip-hop alternatif au coté des Clouddead et autres Antipop consortium. De plus, les Dälek vont accentuer leur statut de groupe à part de la scène hip-hop en s'acoquinant régulièrement avec des groupes de rock (au sens large du terme) soit sur des collaborations éphémères ou des premières parties tels que les Young Gods, Isis, Jesu, Dillinger Escape Plan et Zu. Les albums Absence (2004) et Abandoned Language (2007) ne font que confirmer l'impulsion de Dälek dans sa marche de progression qui atteint des sommets d'inspiration musicale avec ces albums. 2009 est de nouveau une année ou les Dälek seront omniprésents avec la sortie de Gutter Tactics, la possible confirmation d'un statut déjà culte de chez culte ?

Interview : Dälek, Interview dalektueuse (mai 2017)

Dälek / Chronique LP > Asphalt for Eden

Dälek - Asphalt for Eden Je suis membre d'une drôle de génération. La plupart des mes amis écoutent du rap, plus précisément de la trap. Beaucoup de rap, notamment des trucs vocoderisés/autotunisés à mort avec des instrus débiles qui n'ont d'égales que la vacuité de leurs textes. Ce sont quand même mes amis. J'essaye donc parfois d'échanger avec eux, régulièrement je leur demande, fier d'avoir trouvé une pépite qui leur a peut être échappé : "Tu connais pas Dalëk ?"

"Non, ça a l'air cool, j'irais écouter.", me répondent-ils à chaque fois. L'affaire reste toujours sans suite. Quand j'écoute le dernier album de ce groupe de hip-hop désormais signé sur un label de black métal, je commence à comprendre. Dans son esthétique et sa construction, Dalëk a bâti une musique qui ne pourra jamais atteindre les oreilles de jeunes blancs habitués à se prendre pour des petits blacks de Baltimore, parce qu'ils écoutent de la musique vide de sens qui véhiculerait des codes compréhensibles uniquement dans la street, dont ils font partie dans leur tête de jeunes blancs culpabilisés qui s'emmerdent. A tel point qu'on me le dit régulièrement : "Tu nous fais chier avec ton rap conscient !". Les camarades de ma génération préfèrent ne pas trop conscientiser, ils morflent déjà assez comme ça dans leur vie de tous les jours.

Or, écouter Dalëk relève quand même d'un certain investissement émotionnel. Écouter Dalëk, c'est dire oui pour un voyage pas forcément agréable, potentiellement toxique, voire déprimant. Dans ce registre, Absence était une réelle chape de plomb que l'on acceptait de se faire déverser sur la tronche jusqu'à l'étouffement complet et pendant un long moment. Écouter Dalëk, c'est plonger dans un brouillard urbain pollué, noir, dégoûtant, confortable et fascinant, revenir tout noir et ne pas être capable d'expliquer à ses potes où l'on a bien pu traîné pour être aussi cradingue.

On n'ira pas jusqu'à parler d'éclaircie avec Asphalt for Eden, mais clairement, le ciel y passe du noir au gris. Le groupe s'est longtemps évertué à nous dépeindre la dystopie d'aujourd'hui. Maintenant que nous y sommes réellement, il nous fournit quelques très bons réquiems aux instrus crépusculaires et liquides. Des sons qui filent entre les doigts, qui s'évaporent et s'inhalent. La bulle néanmoins éclate plus vite que prévu. Là où Dalëk nous laissait d'habitude exsangue à la fin de ces albums, il nous propose cette fois d'y revenir plus vite et plus facilement.

Possible que les fans soient un peu sur leur faim après 6 ans d'attente, sûr aussi que mes amis ne s'y mettront toujours pas. Chacun sa bulle.

Dälek / Chronique LP > Gutter Tactics

Dälek - Gutter tactics Un album de Dälek, c'est toujours un sacré morceau à avaler. Depuis Abandoned Language, on sait qu'il faut du temps, des écoutes répétées pour plonger dans ses sphères, en comprendre le sens et apprécier le disque. Ici avec Gutter Tactics c'est encore plus dur. Se forcer n'est pas le mot, mais il faut de la patience et du calme pour apprécier cet album qui est sans doute plus complexe, même si on tenait sans doute le même discours après les écoutes de son prédécesseur. A la lecture du tracklisting, on comprend que Gutter Tactics puise son inspiration dans ce qu'est devenue l'Amérique moderne de G.Bush père et fils, patrie d'Oktopus et MC Dälek (le disque a été écrit avant l'avènement de Barack Obama NDR), soit un pays extrêmement inégalitaire, à l'horizon plus qu'incertain et, à l'image d'une grande partie de sa population, dans le noir total, en proie à une crise sociale et économique sans précédent. Ambiance. Deux morceaux plus loin et Dälek trouve la faille en nous, les beats lourds et noisy d'Oktopus désagrègent nos pseudo certitudes sur ce qu'est le hip-hop, le flow âpre et rageur de Mc Dälek, véritable catalyseur sensoriel, se chargeant d'infliger la sentence ("No question"). Gutter Tactics exhale ce hip-hop expérimental, lourd, glacial et anxiogène aux tendances industrielle qui avait tout fait exploser sur Abandoned Language. Heavy psyché, revendiqué comme étant interprété avec la même attitude que les Black Sabbath ou les Melvins, sorte d'agrégat sonore à la fois lancinant, rythmé et d'une froide efficacité, Gutter Tactics ne peut laisser indifférent.
En prise direct avec son temps, Dälek a pris Abandoned Language et en a écrit une sorte de suite, tout en tenant compte d'un contexte bien plus pesant qu'auparavant. La gravité qui s'empare de ce nouvel opus et à l'aune de ces textes acerbes évoquant à demi-mot les idéaux révolutionnaires, le tout sur fond d'urbanité toujours plus déshumanisée. Etouffant. L'homme et sa condition d'être aliéné par le mercantilisme et le pouvoir politique sont au centre de Gutter Tactics et, à l'image des samples qui viennent s'assembler tout autours, se retrouve cerné par la machine, qu'elle soit réelle ou plus métaphorique ("Armed with Krylon", "Who Medgar Evers was..."). Disque presque visionnaire qui ne voit le futur qu'en noir ("2012 (The Pillage)"), cet album interpelle, insiste sur l'urgence d'une réaction afin d'endiguer notre chute, laquelle semble inéluctable pour le duo. Il y a donc un idéal d'insurrection dans le propos de Dälek, un sous-texte politique parfois oppressant, d'autre fois plus éthéré, mais toujours aussi implacable et d'une effrayante lucidité ("Atypical stereotype"). Larsens qui vrillent les tympans, groove faussement nonchalant, le duo ne se cache pas et envoie sur la platine un hip-hop savamment bricolé pour se révéler plus insidieux qu'il n'y paraît ("We lost sight"), car s'il est toujours engagé, le projet Dälek n'a sans doute jamais été aussi virulent qu'aujourd'hui ("Street diction", l'éponyme "Gutter tactics"), surtout lorsqu'il manie la saturation pour mieux brûler nos ornières et nous mettre face à la réalité. Comme éveil (forcé) des consciences...